“Il refuse”, “il ne mange rien”, “je finis par pleurer”, “il pleure quand je le mets dans sa chaise haute”, “le moment des repas est une source d’angoisse pour toute la famille”, sont autant de phrases que nous, orthophonistes, entendons très régulièrement lors de prises en soins pour des difficultés alimentaires ou dans le cadre d’un trouble alimentaire pédiatrique. 

Le dénominateur commun : il n’y a plus de PLAISIR. Seulement de l’épuisement, de l’incompréhension, de l’agacement, de la colère, de la peur, de la part des parents comme de l’enfant. La culpabilité s’installe alors, alimentée par les réseaux sociaux, et parfois par des phrases peu aidantes de la part de l’entourage ou de professionnels : “il finira bien par manger”, “un enfant ne se laisse pas mourir de faim”, etc. 

Or, on sait aujourd’hui que les apprentissages ne peuvent être faits dans ces conditions émotionnelles défavorables. La souffrance parentale augmente, et ne fait qu’entretenir un climat peu propice à la découverte, à la curiosité, au partage, au plaisir.

Pourquoi certains bébés / enfants refusent-ils de manger ? Pourquoi les repas de certains bébés / enfants deviennent-ils des “combats” ? 

Nous l’avons évoqué plus haut, il s’agit là d’une spirale négative, d’un cercle vicieux, avec comme élément central la perte du plaisir. 

  1. le bébé / enfant est en difficulté ponctuellement, il refuse de manger / ferme la bouche / repousse les aliments : cela peut être d’origine sensorielle, motrice, fatigue, mal de dents, nez bouché, etc.
  2. l’anxiété parentale monte rapidement, surtout :
    • si l’enfant a déjà eu des problèmes de poids en tout début de vie (pression sur le poids à la maternité, pathologie, sonde, etc.) 
    • si le ou les parents ont eux-même un rapport particulier à la nourriture (pathologie, peur panique de l’étouffement, trouble des conduites alimentaires, forçage dans la petite enfance, etc.) 
  3. l’adulte (souvent le parent, mais cela peut être l’assistante maternelle ou un adulte de l’entourage familial par exemple) met donc en place une stratégie pour que son bébé / enfant mange quand même : cette stratégie peut souvent ne pas être optimale car elle est dictée par la peur, par de fausses croyances, par la pression sociales, etc.
  4. la pression alimentaire s’invite alors dans ce repas, voire même le forçage alimentaire, à travers diverses stratégies dont le chantage, l’allongement du temps de repas, les écrans ou jouets à table, etc.
  5. le bébé ou l’enfant n’a pas reçu l’aide dont il avait besoin initialement (souvenez vous, il avait juste éprouvé une difficulté), en revanche il a compris que ce temps de repas n’est pas un moment de plaisir et de découverte. 
  6. lors des prochains repas, il peut éprouver de l’anxiété dès l’installation sur sa chaise, ou dès qu’il va reconnaître une situation similaire (même cuillère, même aliment, même adulte, etc.), et donc refuse directement sans même goûter

⇒ Et voilà, le cercle vicieux s’est installé !

Cela peut arriver dans n’importe quelle famille, il ne s’agit pas là de parents maltraitants ou qui souhaitent forcer leur enfant, il s’agit de parents en détresse face à une situation très anxiogène : un bébé ou enfant qui ne mange pas, ou pas “comme il le faudrait”.

Ces parents et cet enfant ont besoin d’aide, pas de jugement. 

Mais alors, comment retrouver du plaisir dans les repas ?

Il s’agit déjà d’en parler dès le bilan, acte incontournable d’un suivi orthophonique. Le partenariat orthophoniste-parents doit être au cœur de ce type de prise en soins, afin que les parents se sentent en confiance de partager leurs expériences douloureuses et pour lesquelles ils se culpabilisent beaucoup. L’orthophoniste pourra alors proposer des outils concrets, personnalisés, adaptés à la réalité du quotidien de cette famille, adaptés aux compétences parentales et aux compétences de l’enfant, en toute sécurité. 

Voici quelques pistes : 

  • être à table en famille dès que c’est possible : le bébé / enfant apprend grâce au modèle de l’adulte, notamment son ou ses parents
  • préparer les repas ensemble, même des choses très simples (ouvrir le yaourt ensemble, touiller avec supervision, éplucher une banane, simplement placer le bébé / enfant à hauteur du plan de travail pour qu’il regarde et touche, etc.) : au plus le bébé / l’enfant est au contact des aliments, au moins il est anxieux, au plus il est curieux 
  • rendre le bébé / l’enfant le plus acteur possible de son repas, selon ses compétences : grimper seul sur sa chaise, choisir ses couverts pour ce repas parmi 2 choix, choisir la couleur de son assiette, mettre la table pour tout le monde, nettoyer sa place et son visage seul, le laisser apporter seul la cuillère à la bouche, lui montrer comment piquer un aliment, etc. : un bébé / enfant acteur est un bébé qui prend confiance en lui, qui est valorisé, qui est donc dans de bonnes dispositions pour la suite 
  • laisser le bébé / le jeune enfant manger avec ses doigts

N’oubliez pas que les bébés savent très tôt imiter l’adulte, ils sont donc capables très tôt de participer activement à leurs repas !

Le ou les parents, acteurs centraux dans l’amélioration de la qualité des repas de leur enfant

En effet, vous l’aurez compris, les parents sont un modèle pour leur enfant, et cela dès la naissance. Beaucoup de situations peuvent mener à des attitudes de forçage ou pression alimentaire, et cela est en général très culpabilisant pour le parent. Car non seulement ce qu’il fait ne fonctionne pas, mais en plus ce n’est pas ce dont il rêvait pour les repas en famille. 

Ils doivent donc eux-mêmes retrouver du plaisir à partager des moments de repas avec leur bébé / enfant !

Il est donc important, en tant qu’orthophoniste, de proposer aux parents de réfléchir entre eux, si besoin avec un psychologue : 

  • aux émotions que cette situation fait surgir et comment les gérer au mieux (sortir de la pièce, travail sur le lâcher prise, etc.) 
  • aux situations qui peuvent déclencher ces émotions : est-ce que c’est manger avec les doigts qui est intolérable ? pourquoi ? est-ce que c’est le fait qu’il refuse certains aliments mais pas d’autres ? pourquoi ? 
  • au respect du rythme de leur bébé / enfant : est-ce que l’heure de son repas est vraiment adaptée à sa fatigue ? est-ce que le temps de repas est adapté ? est-ce que le sommeil est respecté en journée et la nuit ? 

Il est aussi souvent nécessaire d’aborder la notion des apports alimentaires, et pour cela une consultation spécialisée avec une diététicienne pédiatrique est très utile. En effet, les bébés / enfants ont souvent trop d’apports en sucres, et pas assez en graisses et protéines. 

L’importance d’une approche globale

La prise en soins des difficultés alimentaires et d’un trouble alimentaire pédiatrique s’inscrit bien souvent dans une démarche plus globale de prise en charge de l’enfant et de rééducation des fonctions oro-myo faciales, là aussi par l’orthophoniste, puisqu’il faudra traiter les éventuelles difficultés sensorielles et/ou oro-motrices ayant menées à ces difficultés comportementales.

Elle s’inscrit aussi dans une approche pluri disciplinaire, en lien avec d’autres professionnels, notamment la diététicienne pédiatrique et le psychologue.

Comme souvent, l’implication des parents et de l’entourage de l’enfant est essentielle pour obtenir des résultats sur le long terme.

Conclusion : vers une prise en charge personnalisée

La prise en soin chez le bébé et le jeune enfant de difficultés alimentaires voire d’un trouble alimentaire pédiatrique nécessite une approche personnalisée pour obtenir des résultats significatifs et durables. Chaque enfant et chaque famille étant unique, il est crucial de comprendre la genèse des difficultés à travers un bilan précis et un partenariat de confiance avec les parents, puis de savoir quoi proposer pour obtenir rapidement des résultats probants.

Pour les orthophonistes souhaitant enrichir leurs compétences en bilan et/ou rééducation dans ce domaine, les formations « Troubles alimentaires pédiatriques et fonctions oro-myo-faciales chez le jeune enfant de 6 mois à 4 ans – BILAN », et « Troubles alimentaires pédiatriques et fonctions oro-myo-faciales chez le jeune enfant de 6 mois à 4 ans – REEDUCATION » offre des outils concrets. N’hésitez pas à consulter la page dédiée : https://pediaevolution-formation.fr/formation/troubles-alimentaires-pediatriques-et-fonctions-oro-myo-faciales/

Autrice : Tiphaine Aumont, orthophoniste